Ce que m’a appris la semaine…

… outre que déjà au sortir du moyen-âge, les architectes avaient cherché à rendre leur langue compréhensible de chacun, en n’utilisant plus le latin mais la langue vernaculaire pour transformer leur pouvoir en un consensus auprès du plus grand nombre. Comme quoi, il y a des flux et des reflux des buts de l’architecture jusqu’à Jean Nouvel !

Mais de manière moins littérale, j’ai aussi été confronté à tout ce qu’il pouvait y avoir de frustrant dans la volonté d’innover.
Initiant ce journal réflexif sur mes pratiques de muséogeek, je me suis dit que livrer quelques idées d’entrée de jeu sur l’échec semblait être une approche suffisamment cynique pour me refléter. J’ai donc passé mon week-end à manger un gros pot de glace aux cookies (ma caution à la culture américaine) en établissant une pensée se structurant petit à petit.

Bien sûr, la facilité était à portée de cuillère, et le début du pot me la servait accompagnée de la fine couche de givre qui trahit immanquablement la mauvaise réfrigération de mon congélateur. A n’en pas douter, la méchante institution mangeuse d’hommes m’avait broyé, concassé en plein rêve, fait de mes ambitions – forcément désintéressées et intelligentes – un champ de désolation. Mais une fois sur le palais, cette première bouchée était inconsistante, et il me fallu bien me rendre à l’évidence : l’institution n’y est pour rien, elle n’est qu’un cadre dans lequel se jouent tous les (im)possibles. Jeu sérieux issus d’une forme un peu ancienne de gouvernance culturelle, l’institution n’est coupable que de ce que les hommes à son contact en font. Remettre en cause l’institution, c’eût été me remettre en cause personnellement… Et pour ça, j’avais encore un pot entier devant moi : il était trop tôt.

Arrivé à la moitié du pot, la drogue douce du chocolat me rendit l’esprit un peu plus clair. Ce n’était pas l’institution qui était en cause, mais le monde. Un gigantesque complot mondial contre l’innovation devait avoir été mis en place. A coup sûr, utilisant les armes de la dialectique pour imposer ses visions antihumanistes, ce groupe anonyme devait empêcher l’esprit d’évoluer, l’humain d’entreprendre. Il est assez évident de constater que les grands moments d’innovation se font toujours lorsqu’un groupe a le dos au mur. Un pays innove énormément, investit en temps de guerre. Une société tente souvent une nouvelle approche de son marché pour éviter la déroute. C’est quand plus personne n’a le contrôle que tout peut advenir ? Quand les bases d’un système pensé solide vacillent qu’on cherche à le faire évoluer ?
Peut-être faut-il laisser les choses aller en se dégradant pour apporter ensuite ses idées comme des bouées de sauvetage ? Mais à partir de quel niveau de responsabilité cette stratégie de la terre brulée serait-elle valable ? Et pourquoi devrait-on conduire une telle politique dans le monde de la culture, lieu de tous les dialogues ?

Arrivé à la moitié de mon pot, je naviguais donc entre le délire du complot et la douce naïveté anti-machiavélique dont je me suis toujours fait le chantre. Mais ayant dépassé cette ligne de démarcation fatidique, je commençais à être écoeuré. Écoeuré de me rendre compte de tout ce qui stagnait autour de moi… Toutes ces belles choses prêtes à éclore, portées par des gens formidables, qui devaient attendre que le temps de l’inertie passe pour voir le jour.
Je n’avais pas tout à fait quitté mon état candide, mais je repensais à présent aux enjeux humains portés par le changement et que le changement pouvait porter. L’esprit d’innovation n’était peut-être pas ce qui manquait le plus. Ce qui faisait défaut, c’était l’envie de la mettre en oeuvre, la vision qui devait sous-tendre une stratégie efficace qui pourrait porter loin les beaux projets des uns et des autres. Il faut réussir à sortir des cadres, réussir à échapper aux contraintes qui existent de part et d’autre et qui réenclanchent les vieilles habitudes. Les habitudes de penser autant que les habitudes de faire, les petites compromission avec sa volonté d’aller plus loin et de faire autrement, concédées à sa peur de ne savoir où l’on va.

Bizarrement, les dernier morceaux de cookies me donnaient une acuité toute nouvelle sur ma situation. Il était vrai que l’institution était en cause. Et il était vrai que globalement, quelque chose de pourri sévissait en royaume humain, autant qu’une force d’innovation qui donnait foi en l’humanité. Mais le liant de toutes ces expériences était en réalité ce qui faisait tenir les choses entre elles. Ce qui les figeait ou les mettait en mouvement. Le liant, la vision, la stratégie… en d’autres mots la politique culturelle. Elle venait de se dévoiler, agissant à tous les niveaux et je l’avais négligée.
L’échec, ce n’est pas une remise en cause de soi – de son identité. L’échec est toujours une remise en cause de notre capacité à lire le monde, à comprendre non pas les faits bruts, mais la force qui les agence les uns aux autres, dans la dynamique ou l’immobilisme.

Ah, et j’ai aussi appris quelques petites choses : ne pas couper les gens quand ils parlent, leur dire qu’ils ont raison meme quand ils ont « objectivement tort » (c’est-à-dire « tort d’après moi ») et être patient en attendant… La semaine prochaine devrait donc être l’occasion de mettre tout ça en pratique ! Bon, ça je vais essayer, mais je suis pas sûr d’y arriver.
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