Les technologies tactiles sont-elles humanistes ?

La profusion des écrans nous mène à naturaliser le rapport que nous avons à cette interface. La posture du corps, pourtant, est très importante face à celui-ci ; nul doute qu’une sérieuse étude serait intéressante à produire sur le sujet.

Ainsi, je voudrais citer deux cas qui me semblent déjà relever d’un embryon d’une telle étude et qui m’amènent à écrire ces quelques lignes en forme de demande de retour d’expérience.

 

Le smartphone : extension du bras ou du cerveau ?

Premièrement, l’utilisation d’un écran de smartphone pour écrire un message. Ceux qui me connaissent le savent : j’utilise un blackberry. Mis à part l’hérésie du dernier modèle (le curve, dont j’aime beaucoup la publicité ), ce sont des téléphones munis d’un clavier. L’écran, plus ou moins large, tactile sur certains, sert surtout d’interface visuelle lors de l’écriture.

Il y a donc trois éléments lors de la composition d’un message : le regard et le doigt (moi et mon message) ainsi que l’écran (l’autre et son message). Le message en tant que média est donc bien distinct de mon corps ou de celui figuré de mon destinataire. Par contre, en utilisant les pouces opposables plutôt que l’index monstrateur, m’a relation à l’appareil et à ce qui passe par lui est plus fort. Je m’investis en quelque sorte plus dans mon message. Il y a un phénomène d’aliénation et c’est le langage qui prend la force du corps: cette force n’est pas directement transmise à mon destinataire, elle transite et incarne mon message et l’appareil qui le transmet.

Lors de l’utilisation d’un iPhone, le téléphone ne joue plus ce rôle intermédiaire. Je montre mon message lorsque je le compose, je suis moins investi en lui puisqu’en le désignant je signale en quelque sorte sa préexistence. C’est le matériel, le média, qui le véhicule plus qu’il n’émane de moi. Le téléphone n’est pas incarné, il reste étranger au corps.

Puisque la zone de saisie est la même que la zone de lecture, celle-là même où j’imagine et incarne mon interlocuteur, celui-ci termine également par fusionner avec l’écran, avec le message, avec l’appareil : son corps est rendu invisible car le téléphone ne le représente pas. En effet lorsqu’avec un Blackberry j’écris un message en m’aliénant au téléphone, au moment où j’en reçois un celui-ci est porteur de la même charge symbolique d’humanité. Lorsque je l’écris avec l’iPhone sans cet échange particulier, le message que je reçois en est également dénué.

 

La tablette est-elle un lieu de projection mentale ?

Deuxièmement, l’écran de la tablette. C’est une zone importante d’interaction, qui met fin à l’intermédiaire de la souris ou du clavier ; ceux-ci avaient pour but d’aider à la projection du corps dans un espace plus petit que lui mais à la fois plus large que la zone où le geste s’inscrit.

Dans la tablette, il n’y a pas d’au-delà du geste. Celui-ci se suffit à lui-même, exprime sa propre finitude. Le corps face à la tablette perd de l’ampleur. Je crois que les postures qu’on pourrait pour le moment étudier (cela évoluera avec l’ergonomie des systèmes qui commencent déjà à réintégrer cet hors cadre – comme pour le Playbook) montreraient d’ailleurs ce repli, avec un haut du corps projeté vers l’écran, comme aspiré par celui-ci.

 

Avez-vous la sensation que votre écran à changé quelque chose dans votre rapport corporel aux activités numériques?  Assurément, les possesseurs de tablettes répondront que le rapport plus nomade au numérique se fait sentir dans l’espace domestique – au moins. Un rapport nomade mais décontracté pour mon cas : du canapé au lit et du lit aux coussins…

Et vous? Votre corps s’ouvre-t-il à de nouvelles postures?

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4 Commentaires

  1. therealaratta

    Mon android est entièrement tactile, tout comme l’iPhone dont tu parles. Or, j’écris tous mes messages avex mes pouces opposables – et je ne connais personne le faisant avec les index: c’est peu pratique car tu ne peux taper qu’à un doigt, ton autre main tenant le smartphone.

    • gonzagauthier

      Intéressant alors : est-ce qu’il faudrait considérer cet usage comme celui que j’attribue à un clavier physique, ou faudrait-il faire une sous-catégorie. Je pencherais plutôt pour une sous-catégorie, parce que si on considère le clavier tactile, on n’a pas la même sensation : c’est par l’activité motrice fine et non le toucher qu’on spatialise son geste.

      Effectivement, le geste d’une main que tu décris est moins pratique. Mais il existe. Je connais des gens qui le font, et j’en vois beaucoup dans la rue. Compte tenu des caractéristiques sociaux qu’on peut leur attribuer (ils sont notamment plutôt âgés, mais on sent parfois simplement dans leur rapport à l’appareil une tension – ils le cherchent quand ils sonnent, ils s’en détachent), il faudrait sûrement s’inscrire également dans cet angle sociologique : geek, pas geek. Génération Y ?
      Le rapport du corps à l’écran est selon moi un marquer qui permet de voir l’évolution du rapport à la communication. Va-t-on globalement s’adapter ou la population va-t-elle de scinder dans des attitudes corporelles différentes, signe de cette évolution différenciée ?

      • quelquepartenthese (Maylis)

        Je suis assez d’accord avec le commentaire de therealaratta et par ailleurs j’ai l’impression que l’article focalise beaucoup sur des marques (iPhone, Blackberry) qui ne résument pas tous les smartphones ou toute nouvelle technologie plus généralement à écran tactile qui nous entoure (caisse automatique, borne pour les billets SNCF et RATP). Par ailleurs, je ne suis pas sûre que la génération Y geek ou pas geek puisse être une explication suffisante. Dans la rue, on voit aussi des non-membres de la génération Y utiliser un smartphone comme un geek de 15 ans. D’ailleurs, quelque soit l’âge, chacun cherche son smartphone quand il sonne (surtout quand il est au fond d’un sac plein de fouillis).
        Lorsque le Louvre avait lancé l’iPod pour ses expos temporaires, j’avais mené une étude sur l’ergonomie de la machine, son utilisation par les visiteurs. Les résultats montraient qu’il n’y avait pas de relation nécessaire entre l’âge des visiteurs (souvent des amis du musée d’un certain âge) et utilisation de la machine, mais bien plus avec l’utilisation plus ou moins courante de ces technologies à écran tactile dans la vie quotidienne: les visiteurs les plus familiers mobilisaient plus rapidement des « compétences » d’utilisation de ces technologies acquises dans la vie quotidienne et ainsi réduisaient le temps de prise en main de l’iPod dans l’exposition. Il semblerait que se produise la même chose avec la nouvelle machine du Louvre (nintendo qui par ailleurs utilise et l’écran tactile et des touches). Mais cette dernière remarque n’est que l’impression que je tire de mon expérience de terrain et mériterait d’être vérifiée.
        Enfin, et cette remarque (point de vue) est tirée aussi de l’enquête sur l’iPod au Louvre, j’ai l’impression que ces nouvelles technologies engagent certes notre rapport au corps mais surtout parce qu’il engage le rapport de notre corps à l’espace: l’espace physique d’une exposition (ou d’une rue), l’espace figuré sur l’écran dans lequel je peux me déplacer visuellement plus vite que physiquement (et ainsi anticiper le reste du parcours de l’expo, du chemin dans la rue) et la manière dont la technologie va indiquer mon déplacement dans l’espace (par la géolocalisation, la production d’itinéraire pour aller d’un point A à un point B), déplacement qui est aussi un rapport au temps (10min pour aller à pied de palais royal à châtelet les halles ou d’attente jusqu’au prochain passage de métro, de bus). En cela, il me semble que les nouvelles technologies refondent complètement la manière dont nous percevons notre corps dans l’espace et le temps.
        En tout cas, c’est sûr, tout cela ferait une étude (voire une recherche) très intéressante.

      • gonzagauthier

        J’ai une conception inclusive de la « génération Y », plus culturelle que générationnelle ;0)

        Effectivement, je me base sur deux types de téléphones, comme archetypes. Mais il faudrait aller plus loin. Ici, je voulais surtout susciter des réactions pour sortir de mon point de vue.
        Ton commentaire m’y aide bcp, merci !

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