Le confinement fait-il de nous des êtres de droite ?

« Partir de soi pour penser les autres », c’est un peu ce à quoi le confinement semble nous obliger. Nous devrions être dans notre intérieur, en introspection sur notre rapport à notre vie quotidienne, perdue – à la regretter et la fantasmer, ou à se rendre compte de son absurdité. Nous devrions ainsi partir de nous, pour penser notre relation aux autres, penser les symboles qui constituent notre société ; « partir de soi pour penser les autres » : la citation n’est pas exacte, mais c’est à peu près en ces termes que Deleuze définissait « être de droite » dans son abécédaire.

Plutôt avoir tort avec Deleuze que raison avec Macron ?

Forcément, ceux qui me connaissent conviendront que je ne peux pas répondre « oui » à cette question rhétorique sans m’étouffer. Être de droite, ce n’est certes pas une insulte, mais c’est pour moi un positionnement philosophique, justement, qui va à contre-courant total de ma volonté d’inscription dans le monde. Cette attitude est selon moi condensée dans un avatar particulier, depuis un mois : l’idée même des journaux de confinement me semble être l’aboutissement de cette méthodologie du penser en femme ou homme de droite (peut-être en réalisez-vous un sans vous considérer comme tel ; on pourrait en parler si ça vous intéresse… mais ne nous arrêtons pas là-dessus pour le moment). En conséquence de quoi, même si ces journaux peuvent être des façons de penser le monde, l’après-crise et tout ce qu’il est nécessaire de repenser, il me semble nécessaire de ne pas en écrire. J’aimerais, avec les mêmes outils, certes, plutôt trouver une méthodologie qui soit de gauche.

Une alternative toute simple, pour ne pas se regarder le nombril, consiste à regarder dehors. D’ailleurs, sur Instagram, fleurissent les vues romantiques des petits pans de murs jaunes baignés de soleil lorsque celui-ci se lève, ou des points de vue drolatiques ou vertigineux sur des toits où les voisins et voisines à portée d’objectifs se font bronzer… Faut-il croire que cet objet de contemplation m’a vite épuisé, ou que les gens qui m’entourent sont moins cocasses … mais la fenêtre vers laquelle mon regard s’est posé, c’est celle d’Internet. Pour respecter l’alternative deleuzienne, donc, je voudrais proposer quelques articles en forme d’observation de cet extérieur numérique, pour réussir à trouver ce que peut être la place des individus dans cette société morcelée (et peut-être la mienne, mais cela, je le garderai pour moi, ne vous en faites pas).

Panoptiques de pixels

Ainsi, ma place d’observation a été les quelques mots-dièse mis en place que sont #Culturecheznous #ArtChezVous, etc. Et j’ai écumé les listes faites par des fadas de la veille à qui je devrais souvent dire ma gratitude, comme celle du TMNlab.

C’est cette démarche collective improvisée qui m’a redonné l’envie de cette observation, de cette prise de notes et de cette nouvelle séquence d’écriture pour le blog, un peu, pour quelques articles (plus ou moins, la constance n’est pas forcément mon fort). Il y aura donc des descriptions accompagnées de la glose qu’elles méritent, qui me permettront de partager un état transitoire et embryonnaire de ma pensée, pour avoir peut-être quelques conversations numériques avec vous. On peut aussi s’appeler, hein ! En tout état de cause, ces notes, je les voudrais en convergence avec ce à quoi je pouvais penser avant (avant le confinement) et avec ce qu’il est nécessaire d’imaginer et d’inventer maintenant (maintenant que l’on sait combien notre société est fragile et combien sa puissance symbolique se désagrège quand nos murs se referment sur nous).

Il nous faut, dans le champ culturel (comme ailleurs, mais ce n’est pas le sujet ici), trouver des points de convergence entre ce que la crise sanitaire actuelle nous oblige à penser et ce que le numérique nous invite à revoir déjà en temps habituel. Ma réflexion s’articule depuis des années autour de la pratique métier (la nécessité de décentraliser le numérique au sein des institutions et de décentrer l’institution de l’objectif des stratégies numériques, pour mettre les publics au centre de celles-ci), de l’appropriation (des avatars culturels, des discours, des places fortes de la pensée comme de leurs interstices souvent plus féconds), de la fidélisation (car je pense que le zapping est une contingence contemporaine, mais pas un horizon désirable) et de la mise en écosystème (car faire du lien est l’objectif que j’attache à la culture, et ce lien s’inscrit dans la logique des symbioses qui s’entendent d’un point de vue écologique aussi bien qu’interpersonnel). Que doit-on continuer à penser sur ces sujets-là ? L’agenda de la réflexion et de l’action à mener à partir de ces sujets doit-il être modifié, inclure d’autres points focaux, ou points de fuite ? Et tout ce que la culture ne touche pas des drames et des bouleversements de cette crise : nous, professionnels de la culture, ne devons-nous les atteindre que par l’intermédiaire de l’artiste, ou notre rôle se fait-il (définitivement) politique[1] ?

 

Sans répondre à ces questions totalement, mais en cherchant à décrire des parcours de réflexion qui partent de ce que je peux observer, de ce que nous pouvons voir depuis nos panoptiques de pixels, j’espère que nous pourrons entrer dans le dialogue au fil des quelques mots lâchés ici et là.

 

Prochain article : « la préoccupation écologique », ou comment le recours massif au numérique implique de penser les écosystèmes.

 

 

[1] Depuis longtemps les commissaires d’exposition se posent la question de la nature de leur métier, en convergence ou en conflit avec la vision de l’artiste, puisqu’ils en seraient peut-être eux-mêmes. Cette question un peu vaine en soi devrait soulever une interrogation plus large : les métiers de la culture doivent-ils se faire politiques ? Sommes-nous là pour mettre en œuvre les visions que des élus nous dictent (alors même que la culture est rarement au cœur des programmes et des débats autrement que par des questions de financement et de logiques industrielles), ou devons-nous autonomiser cet espace pour porter des discours protéiformes, qui ne sont pas des discours artistiques et n’en ont pas la prétention, mais qui sont des approches pragmatiques de ce que doit faire le champ symbolique… (et ce pragmatiques n’est, pour une fois, pas une façon détournée de dire libérales).

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