La préoccupation écologique

La crise sanitaire que nous connaissons, de l’avis de plusieurs experts, est liée à des enjeux environnementaux. Sans prétendre à cette question introductive ici, cette idée me renvoie directement aux moyens que je peux déployer pour participer de la construction d’une situation meilleure en tant que professionnel de la culture.

L’art dans les tuyaux (l’énergie de l’art)

Beaucoup de streaming, pendant cette crise… soit la forme la plus énergivore du numérique ! Alors que le déploiement de la 5G a été momentanément stoppé à défaut de pouvoir attribuer les ondes dans les bonnes conditions au début de la crise sanitaire, nous devons nous pencher sur le modèle de ce que nous mettons en ligne : nos contenus ont-ils besoin d’être toujours plus volumineux ?

Peut-être des professionnels du milieu pourront-ils témoigner en commentaire ou sur les réseaux sociaux, mais pour avoir regardé quelques propositions de spectacles en ligne, il m’a semblé que les captations n’étaient pas parfaites : celles-ci avaient donc, à mon avis, été produites dans un but d’archives, par exemple, mais pas de diffusion (la Comédie Française assume, et met en avant ce fait). Pourtant, leur imperfection ne m’a en aucun cas empêché de profiter du contenu. Le noir pixellisé issu d’une prise d’image avec un matériel léger ou d’une compression importante ne nuit pas eu jeu de l’acteur. A-t-on besoin de passer à la 5G avec des captations d’un niveau irréprochable pour du spectacle vivant, par exemple ? Quant aux éléments plastique : souffrirait-on d’avoir une prise de vue documentaire, plutôt que de pouvoir allez zoomer ponctuellement sur un trait de pinceau pour apprécier la chose, avant que de l’oublier dans un regard synoptique répondant mieux aux attentes d’une telle position ?

Ecrans sociaux

« Ne pas empêcher l’expérience physique de l’œuvre » était une marotte rabâchée à l’envi lorsque j’exerçais en institution. Je n’ai jamais dit l’inverse. Mais je me pose beaucoup de questions sur les numérisations très haute définition et les expositions en ligne. Déjà en temps habituel, je pouvais m’interroger à propos de leurs objectifs. À présent, je m’interroge également à propos du poids écologique qu’elles peuvent avoir. Une écologie de l’énergie, mais aussi une écologie de la société. Comment faire du lien local, si nous balkanisons les publics ? (Une expression délicate à utiliser, mais que j’utilise à dessein). Depuis quand numérise-t-on, comme une politique culturelle numérique, en France, déjà ?

Il me semble que ce que font beaucoup de professionnels de la culture, avec les quelques photos qu’ils ont sur leurs ordinateurs personnels, impuissants à manipuler des images lourdes et inadaptées à la situation, nous montre que l’approche étique du numérique peut suffire à créer des adhésions aux avatars culturels. Et que plus nous serons capables de diffuser des symboles plutôt que des icones, plus nous serons en mesure de créer des liens avec les gens.

Malraux et Pompidou au temps du numérique

À force de se concentrer sur la façon dont on peut faire sortir les images des œuvres des musées, en pensant dans une sorte de persistance de la méthode malrucienne que le « choc esthétique » fera naître le pensée complexe chez les spectateurs numériques, n’a-t-on pas parfois oublié que ce sont justement les idées qu’il faut pouvoir provoquer (« L’art doit discuter, doit contester, doit protester », disait Pompidou… bon, OK, on aurait pu trouver parrain plus révolutionnaire, mais cette citation me hante depuis des années) ? Certaines structures proposent des ateliers pour les enfants… car la pratique serait à l’origine de la prise de conscience artistique ; Malraux et ses maisons de la culture ayant initié le mouvement poursuivi par les auspices languiens… que le numérique et son DIY aurait pu prolonger. Que faire, envers ces adultes, qui pourraient pratiquer la réappropriation des idées, et à qui on propose souvent de ne se cantonner qu’à l’aspect iconographique ? J’adore le #TussenKunstenQuarantaine (et son autre avatar, le #gettymuseumchallenge) et il m’apporte ce qu’il est censé donner, je crois (de l’amusement, un regard différent sur l’œuvre, un questionnement sur la pratique picturale…). Mais arrive-t-on à aller plus loin, à sortir du mimétisme que l’image numérique de haute qualité nous permet, pour être dans le dialogue des idées avec l’artiste ?

Il faut arrêter de chercher à monter en qualité pour la diffusion, faute de faire exactement ce qu’on ne voulait pas qu’il fasse (poussés par les industriels de la communication qui verticalisent l’économie de la production et de la diffusion des contenus).

Le visiteur émancipé et le spectateur captif

Ces derniers mois, la réflexion sur le « Théâtre Politique » a été relancée… Il n’est pas question de dire que les arts (vivants ou patrimoniaux) doive absolument structurer la réflexion sur la façon dont les citoyens doivent prendre en main leur gouvernance. Mais le lien d’appropriation des œuvres, forcément symbolique, doit pouvoir être renouvelé. Cette vieille idée, qui m’a fait adhérer au rêve d’une société numérisée il y a plus de dix ans, est aujourd’hui à repenser, à imaginer de nouveau. Ainsi, si nous avons une orientation d’un numérique étique (le jeu de mot est là aussi voulu), fût-elle encore faible, il nous reste à lui faire prendre corps en réfléchissant à la façon dont une telle approche peut aider à renforcer le lien local, vraiment.

Cloud artying

Penser local… cela voudrait-il dire, par exemple : arrêter les foires internationales qui polluent, qui concentrent des collectionneurs hors sol pour soutenir une économie en déconnexion complète des pensées structurantes pour les territoires ? Ce que l’art d’aujourd’hui construit, c’est une pensée mondiale (qu’il nous faut pouvoir réaliser pour dépasser les barrières), mais celle-ci est structurée sur les valeurs d’un internationalisme qui ne tient que sur sa base économique. Là encore, j’avoue ne pas m’être documenté spécifiquement et je pense qu’on pourra m’apporter des contrexemples, à défaut de venir contredire mon propos structurellement : mais, par exemple, il ne me semble pas que l’art de foire ait pris massivement la parole sur les mouvements de population que l’Europe ou l’Asie ont connus ces dernières années, au point qu’une prise de conscience politique ait amélioré le sort des migrants. Quelques œuvres choc ont pu émerger, de-ci de-là sur ce type de thématique, mais la structure même du marché de l’art (ses acheteurs, ses modèles spéculatifs, etc.) n’est-elle pas calquée sur celle qui met nos sociétés en tension ? Acheter une œuvre un peu contestataire pour la placer dans un coffre-fort (littéralement… ou dans une fondation où iront les nantis : du pareil au même), ce n’est pas ce que j’appellerais le véritable pouvoir social de l’art.

Blabla art

Certain.e.s professionnel.le.s se rendent compte du rôle politique que peut avoir leur métier, et mettent en place des dispositifs que je ne peux que louer (je les cite souvent en exemple lors de formations que je donne, comme le Palais des Beaux-Arts de Lille). Ainsi, on peut trouver dans certaines institutions des groupes de parole qui préfigurent les réflexions stratégiques, ou du moins les accompagnent : cela me semble être un élément de réponse. Ces groupes de paroles évitent-ils aux structures culturelles d’être une simple courroie de transmission des injonctions hiérarchiques ou tutélaires ? Peut-être pas encore aujourd’hui, mais ils permettent de retravailler une légitimité de la demande là où elle n’est encore comprise que comme une nécessité marketing. Il faudra donc, demain, grâce au numérique qui donne la parole (si seulement on arrêtait de le traiter comme un objet de pure communication), réussir à aller chercher les idées immanentes aux bons moments, aux bons endroits. Il s’agit de faire preuve de finesse. Il s’agit de faire preuve de discernement. Il s’agit de ne pas répondre simplement à cette demande, mais d’accompagner la constitution d’un public qui construise son propre atelier intellectuel, de lui permettre de se projeter dans son appropriation de l’offre culturelle de qualité et des patrimoines, et non simplement de lui promettre du bon temps (même si celui-ci peut être constitutif d’une forme d’adhésion).

Avant que les professionnels de l’art se penchent sur ces questions, les artistes eux-mêmes s’y sont confrontés. Certains d’entre eux réfutent le rôle ludique, spectaculaire et inutile de la pratique pour affirmer des pratiques plus politiques – d’ailleurs, ceux-là trouvaient moins souvent l’accord des grands financeurs de l’art d’aujourd’hui, jusqu’à ce que le green washing deviennet une mode. A l’instar de ces artistes, tentons de discerner comment la polyphonie que nous apporte le numérique, et les stratégies associées, permettront de proposer une approche plus pertinente de l’échange avec les publics.

Une approche qui ne se base ni sur une débauche de moyens, de dispositifs impressionnants et énergivores, ni sur une reterritorialisation qui serait hors sol, ou en ligne directe d’une justification (fou du roi inclus) des politiques qui sont structurellement ennemies d’un éventuel projet de l’art comme terrain de réflexion.

De la terre à l’éther

La préoccupation écologique, c’est donc celle de notre écosystème : il commence à nos pieds, dans ce sol que nous devons préserver, jusqu’à nos pensées qui veulent s’envoler vers des futurs (im)possibles. Ici, la pensée qui lie « dépense énergétique » et « dynamique sociale » (une énergie comme une autre) pourrait être encore approfondie et recevoir des bases théoriques et pratiques plus puissantes. Mais il me semble quand même qu’alors que nous ne sommes pas encore entrés dans le monde d’après, cette réflexion doit conduire les volontés de faire « plus de numérique ».

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