L’illusion comédique

De nombreuses offres numériques prennent pour base des dispositifs déjà mis en place précédemment ou proposent une éditorialisation d’archives. Quelques projets sont construits spécifiquement pendant la période de confinement ; assez peu nombreux, ils s’élaborent sur la base de dispositifs « clef en main », facilement déployables, mais qui correspondent à des usages présupposés et pensés avant l’époque que nous vivons. Y aurait-il une troisième voie ? La Comédie-Française propose un programme complet et quotidien, impressionnant par son ampleur et sa qualité…

Cet article se fonde principalement sur la première journée durant laquelle je l’ai écrit,  mais se nourrit d’observations ultérieures également.

Un théâtre suédé

Avec son offre numérique durant le confinement, le site de la Comédie-Française est bouleversé : la première page, qui rappelle vaguement l’internet d’il y a 20 ans, met en avant un lecteur YouTube surmonté d’un lien vers un PDF (le programme de la semaine), et suivi de quelques autres liens vers des lectures sises sur le site habituel (dont une intéressante histoire des loges, elle-même issue d’un ouvrage complet sur le sujet). L’ensemble de l’importante programmation quotidienne est également segmenté en podcasts, disponibles par exemple sur le compte Soundcloud de la Comédie- Française. À l’exception des captations de spectacles, qui conservent leur caractère événementiel : le rendez-vous reste un moment fugace, lors duquel il faut faire corps : nous avons la sensation de partager quelque chose à l’instar d’un public assis sur les fauteuils de la salle Richelieu ou du Studio-Théâtre, alors que nous sommes dispersés. Dispersés, mais cohérents, donc.

Bon, il faut dire que si on n’arrive pas trop tard, tant que le flux n’a pas été fermé, on peut quand même récupérer le programme en léger différé – c’est ce que j’ai fait pour ma part, car j’ai du mal à m’astreindre à un agenda précis.

Ainsi, le premier jour, après avoir observé une mire décompter le temps vers le programme (clin d’œil au partenaire, l’INA, cité en bas de page) celui-ci s’ouvre par un lever de rideau en éponge rose qui pourrait placer le programme sous les auspices de Gondry – on a un peu l’impression que La Comédie continue ! est une version personnelle et bricolée de la pratique sociale du théâtre. De ce fait, l’ensemble souffre bien sûr de quelques hésitations, mais le talent de chacun des sociétaires et comédiens fait vite oublier celles-ci : le tout est finement orchestré depuis les espaces confinés de chacun.

La pédagogie continue

Les rubriques s’enchaînent « La prochaine rubrique a fait peur à toute la troupe… Quand on nous a dit les comédiens repassent le bac français, on a eu peur » annonce Serge Bagdassarian, en rappelant que c’étaient souvent les professeurs de français qui avaient donné l’amour du français à de nombreux membres de la troupe.

On se retrouve bien au cœur du théâtre subventionné français, dans une culture et une identité que le programme reproduit en plein. Du coup, et en conséquence de la nation apprenante, l’attachement au système scolaire d’une éducation qui n’est plus si populaire que ça, se retrouve dans la programmation. Mais, alors que la continuité pédagogique bat de l’aile, Coraly Zahonero explique, par exemple dans la partie du programme dédiée, qu’elle ne va pas remplacer le prof… et s’il n’empêche que son intervention nous apprend plein de choses, on ressent là toute l’incapacité d’une volonté de poursuivre de manière bancale ce qu’une école républicaine à mal n’arrivait déjà plus à faire. Le théâtre français, ou son parangon du moins, est-il encore capable d’assumer des utopies sociales ?

Des comédiens qui n’ont pas besoin de jouer

Les éléments du programme sont reliés par de nombreuses petites séquences, où chacun des sociétaires qui anime le programme du jour partage la culture de son établissement, sans avoir besoin d’en rajouter. L’ensemble transpire la sincérité, avec ce que ces comédiens peuvent parfois avoir d’agaçant dans leurs postures.

Quand on ne connaît pas la Comédie-Française, peut-être ce programme paraîtra-t-il par moments un peu exigeant. Il me semble que c’est justement le point positif du dispositif mis en place : alors que les publics huaient parfois les comédiens en lutte contre le projet des retraites, la maison prend soin d’eux et les fidélise avec ses marqueurs identitaires. Il s’agit de montrer un certain niveau de théâtre, sans complaisance, avec une pointe de classicisme et quelques excursions plus politiques. Ce n’est certes pas l’avant-garde, mais on ne demande pas ça de toutes les maisons de théâtre. Et il serait bien malvenu de changer d’identité pour le moment, non ?

Il y a donc une grande cohérence dans la proposition numérique de la Comédie-Française. Et, parce qu’il s’agit toujours pour ce genre de structure d’avoir un discours de médiation à tous les étages, on découvrira aussi ses métiers, avec des entretiens tout au long de la semaine. Voici revenue l’habitude de dévoiler les coulisses grâce au numérique, comme une surcouche d’information qui nous permet de mieux comprendre les rouages invisibles.

Passez derrière le rideau

Quand le programme avance, c’est l’occasion d’expliquer la vie de la maison. « 18 h 30, c’est l’heure où on fait le premier lever de rideau au Studio-Théâtre. […] où on fait souvent ce qu’on appelle ‘des écoles d’acteurs’ ». Un autre jour, Nicolas Lormeau met en scène, dans sa voiture, une arrivée au Studio-Théâtre (on prend un peu l’air !) et nous dépeint le décor : « On doit traverser une galerie marchande où les commerces changent, parfois des chocolats, parfois des sacs, et au fond la réplique de la pyramide du Louvre, inversée. » Il nous fait ensuite rentrer dans « la petite salle frontale, où le plafond tremble à cause des dieux du théâtre (en fait, ce sont les bus qui passent au-dessus, mais c’est mieux de dire que ce sont les dieux du théâtre) ». L’acteur nous lâche aussi quelques petits secrets d’organisation – « On peut courir du Studio-Théâtre à la salle Richelieu pour jouer le soir même, par exemple. C’est fatigant mais c’est amusant » –, qu’on pourrait retrouver dans la séquence du « foyer des acteurs », ouvert à travers trois petites rubriques qui reproduisent le lieu de discussion des acteurs entre les représentations et permettent de comprendre leur travail par le prisme de l’individu qui se cache derrière le monstre sacré.

Avec un tel logo, quelle est la cible de la Comédie-Française ?!

Globalement, le programme a des chances de plaire principalement à ceux qui connaissent la Maison ou voudraient habituellement la fréquenter plus souvent, mais ne représentera pas une introduction facile aux novices. Ceux-là viendront peut-être surtout consommer le spectacle du soir, qui bénéficie d’une programmation éclectique (de Feydeau à Ibsen en passant par Desproges et Molière), et parfois décroché sur France 5 (summum du déconf… euh… de l’élargissement des publics ?). Pourtant, certaines rubriques sont construites pour élargir un peu, à l’instar de celle où les acteurs présentent « ce qu’ils emporteraient sur une île » – l’occasion, par exemple, d’entendre les conseils musicaux pour un bon confinement de Yoann Gasiorowski.

Je suis un petit amateur de théâtre subventionné, qui n’a jamais eu l’envie de faire la queue pour arracher de haute lutte à des petits vieux une place à la salle Richelieu… Je suis la cible parfaite de ce programme qui me permet de profiter d’un esprit capitonné d’une salle à l’italienne depuis mon domicile. Du coup, une partie de moi aime beaucoup la proposition de la Comédie-Française, qui s’avère qualitative. En outre, elle me semble correspondre aux objectifs de l’institution. Mais peut-être que mon autre moi, un peu plus anarchiste, aimerait que le dispositif numérique permette une plus grande appropriation… On ne fait rien, face à son écran. On est frontalement spectateur, et si nous nous émancipions à partir de ce contenu, ce ne serait que par une volonté extraordinaire d’abstraction, la capacité à mettre en œuvre les codes intellectuels d’un théâtre un peu bourgeois (ou peut-être une autre fenêtre ouverte parfois sur le côté). Il s’agit donc d’une illusion numérique, où la Comédie-Française rejoue dans le confinement le spectacle d’elle-même. Et je me demande, encore, si cela suffira à la société d’après…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s