Catégorie: Humeurs.

Quatre petits twelve et puis s’en vont

Vendredi dernier, j’avais la joie de partager une conférence matinale avec Flavie Deprez de Care News à l’invitation de Jérémy Fretin (Culture Time). Tant l’angle de la conférence (les réseaux sociaux et les nouveaux financements) que le format m’avaient donné envie : il ne s’agissait pas de pontifier pendant un temps infini, mais de tenter de faire tenir un propos fort en 12 minutes chacun, de dialoguer pendant un temps identique et enfin d’échanger avec la salle sur une autre tranche de 12 minutes. Un format dynamique qui collait bien avec la verve de ma camarade oratrice d’un matin !

Cela fait longtemps que je n’avais rien publié ici, même si les brouillons s’accumulent dans les nuages. Je profite d’avoir préparé cette conférence sous la menace d’une sanction sévère voire clairement disproportionnée de la part de Jérémy* pour la retranscrire et peut-être briser la boucle du silence. Voici donc une autre version écrite de ce que j’ai dit ce matin-là et que vous pouvez retrouver augmentée des échanges en admirant la captation ! Notez que le grand avantage que vous avez sur les auditeurs présents dans la salle, lecteurs, c’est que vous pouvez comparer les versions écrites et orales qui divergent de-ci, de-là. Impatient, n’est-ce pas ?

 

*Toute ressemblance avec la réalité est improbable, Jérémy étant une perle et je voudrais saluer sa préparation. Du coup, les noms des personnages n’ont pas été changés dans ce récit.

On est tombés au fond du silo.

Vous me connaissez peut-être un peu, mais en introduction de la conférence j’ai présenté mon petit pédigrée : ayant travaillé pendant 6 ans au Centre Pompidou, j’ai également eu l’occasion d’intervenir pour des fondations culturelles privées, d’autres institutions publiques mais aussi pour des PME commercialisant des produits en BtB dans le domaine de la culture.

Un point commun à ces expériences : partout ou presque, il existe encore une structure en silo qui empêche de valoriser les interactions imprévues avec les internautes. Dans certains cas, des objectifs commerciaux laissent également peu de place à l’incertitude de ces interactions numériques humaines. Disons-le donc sans ambages : s’il est même impossible de communiquer efficacement dans ces cadres, vous imaginez bien qu’il y a une impossibilité structurelle à être agile sur les nouveaux financements. Notons pourtant que des démarches politiques au sein d’établissement peuvent garantir des tentatives voire des réussites, et j’en prends pour exemple le CMN, mais le lecteur pourra sans problème me proposer d’autres exemples locaux en commentaire ou sur Twitter !

Jérémy nous avait demandé de présenter le plus possible de projet. Je ne suis pas fort à valoriser mes anciens projets (même si je prépare une petite série pour mémoire). J’ai cependant eu envie de citer les suivants, afin d’illustrer différents rapports conflictuels avec l’esprit du mécénat :

  • Sur un plan classique, le projet Blinkster au Centre Pompidou aurait mérité une démarche de mécénat. Non seulement l’innovation technique s’y prêtait, mais en plus de nombreuses démarches collaboratives autour du projet avaient été mises en place – finalement, un partenariat tardif avec Wikimédia France résultera de ce qui pour moi s’inscrit comme une des plus grosses occasions manquées de cette période. Car, au final, aucun mécénat n’a existé pour ce dispositif qui n’a pas vu le jour dans une version finale. L’innovation numérique et le mécénat ont parfois des difficultés à s’accommoder.
  • Les projets éditoriaux Eduque le Troll et CheckPaint n’ont pas non plus profité d’un élan de générosité. Quel dommage ! Structurés comme des narrations transmédia autour d’un personnage haut en couleur qui a rapidement remporté de l’adhésion plus que de l’audience (j’ai nommé Miss TrollMedia), ces projets auraient pu être eux aussi porteurs dans une période où de nombreuses agences proposaient des démarches similaires aux institutions culturelles. En liant ces projets à une recherche de rentabilité économique, ou en s’appuyant sur des démarches de financement collaboratifs et de microfinancement à inscrire dans leurs histoires, ceux-ci auraient pu être très porteurs. Là encore, une quantité infinie de variable nous ont fait rater le rendez-vous.
  • Que dire des tentatives de microfinancement ? S’il est vrai que les projets portés par mon équipe portaient alors globalement sur la structuration des communautés, aucune demande de la hiérarchie n’avait été faite sur la construction de mécénats participatifs. Pire peut-être, après avoir formulé ces propositions, celles-ci ont été rejetées car « trop compliquées à mettre en œuvre administrativement ».

Bien sûr, il est toujours facile de pointer les défauts de manière rétrospective et je ne voudrais pas verser dans cette facilité sans y prendre ma part. Car, ces exemples montrent bien à mon avis la nécessité sur cette question du financement, de permettre de penser collectivement des stratégies et des projets. Organisées en silo, les équipes développent des cultures de travail qui ne se rencontrent pas ; ces nouveaux outils de financement (comme les nouveaux outils de communication que sont les RSN) ne devraient-ils pas nous permettre de développer une culture commune ?

Fuck yeah Communauté

Au royaume des buzz words, celui de communauté est borgne… enfin roi… enfin, vous m’aurez compris. Il m’a donc semblé important de rappeler quelques points de ce qui fait communauté pour bien comprendre les enjeux spécifiques qui se nouent entre cette assemblée de personnes et le reste du monde. J’aimerais relever deux nécessités incontournables :

  • D’abord, des intérêts communs, des pratiques communes et/ou un but commun. Ceux-ci peuvent être définis de fait, ou apparaître dans le dialogue et le consensus – voire en opposition à une pression extérieure à la communauté. Ce sont là les dynamiques identitaires classiques, et les buts et objectifs communs peuvent être simplement la jouissance d’un instant délicieux et hors des contraintes de la vie quotidienne – le divertissement donc. Certaines communautés créeront des objectifs plus exigeants, mais ceci est une autre histoire !
  • Mais aussi, un discours autour d’un avatar culturel, à partir duquel la marque peut tenter de fédérer pour créer des liens. Ceux-ci peuvent être tissés entre cette communauté et la marque, ou entre les membres de cette communauté si l’avatar culturel en lui-même n’a pas les caractéristiques requises pour créer ce lien seul. Un avatar culturel numérique, par les traces qu’il permet de laisser est plus adapté à la création de ces liens qu’un objet physique, mais ce n’est pas systématique.

A contrario, notons que des pratiques hétéroclites autour d’un avatar culturel créent ce qu’on appelle un public, c’est-à-dire un groupe qui est en capacité d’échanger autour de cet avatar, la variété des pratiques empêchant un objectif ou un but commun. Lorsqu’en plus la communication est morcelée voire inexistante entre les membres de la communauté, on pourra parler d’audience.

La clef de la communauté semble donc être la pratique de l’avatar culturel. Inutile de rappeler combien l’expérience utilisateur est essentielle, n’est-ce pas ? Il faudrait tenter de déconstruire un peu cette notion pour comprendre son impact normatif sur la pratique des membres d’une communauté. Car en effet, si ces membres ont la volonté d’être guidés pour la compréhension des avatars culturels (à mon sens, cette volonté est la résultante de l’acculturation aux politiques culturelles), elles n’ont ce désire que jusqu’à un certain point. Le spectre de l’émancipation les hante sans cesse. Certes, ils se laisseront malheureusement peu tenter par celui-ci, mais ils veulent en avoir la possibilité.

Là encore, cette volonté est issue selon moi d’une culture qui prend de l’importance dans nos sociétés hypermodernes : celle d’un mouvement vers la transparence et l’appropriation. Les industries culturelles et le secteur patrimonial sont vus comme des réserves de contenus à utiliser et exploiter dans des objectifs et des buts communs et individuels à la fois. Serait-il intéressant d’exploiter la volonté de coopération et d’investissement dans ce fonds culturel, en lien avec la transparence de sa gestion ? Certainement, mais à ce jour je n’ai pas vu d’exemple concret reprenant cette stratégie.

L’expression de ces buts communs et individuels se fait par différents moyens, au nombre desquels des actions, du do, à travers des détournements et des réappropriations de contenus culturels par exemple. S’il ne s’agit plus seulement de dire, une multitude de discours critiques continuent cependant d’exister à travers différentes modalités : les blogs et les prises de paroles formelles en occupent encore une part importante en parallèle des réactions informelles dans des échanges courts sur Twitter par exemple. De même, des réactions typiques d’une relation commerciale prennent de plus en plus de places dans des pratiques de consommation culturel à travers par exemple des sites comme TripAdvisor, mais le filtre du faire et de l’expérience utilisateur justifie de prendre en compte ces remarques selon l’angle de lecture proposé dans cet article. Peut-on faire le parallèle entre l’évolution du mécénat au microfinancement et l’évolution du blogging au microblogging ? Peut-être. Mais à ce jour je n’ai vu aucun projet de financement culturel se baser sur cette démarche – lecteur, détrompe-moi si tu as un exemple !

Les contenus sont une interface avec le public

En restant concentrés sur le contenu, on peut noter que de nombreux exemple de projets participatifs montrent que pour faire participer les internautes il faut d’abord solliciter leurs compétences déjà acquises (je cite souvent des projets des Archives de la Manche) et non leur en faire acquérir de nouvelles – une dérivée de l’adage qui veut que les institutions culturelles aillent là où sont les publics. Cela représente certes une vraie contrainte lorsqu’il s’agit de créer des interfaces, puisque celles-ci doivent prendre en compte l’analyse des futurs usagers. Ce n’est pas toujours facile dans un domaine où les études des publics, et a fortiori des non-publics que tentent souvent de toucher les RSN, ne sont pas toujours monnaie courante.

Ainsi, les dispositifs de médiation et de communication ne prévoient pas toujours une vraie place pour l’usager. La partie la plus progressiste des publics peut donc rejeter ceux-ci car ils n’y reconnaissent pas leurs usages, ils ne répondent pas à leurs attentes. D’autres dispositifs tentent cependant de s’adapter et vont sur le terrain des publics : ils sont alors dans une position délicate puisque soumis à la concurrence d’attention et/ou doivent s’adapter sur la forme tout en proposant un fond attrayant. Il s’agit donc d’une double contrainte un peu vicieuse (mais c’est le cas de la plupart des doubles contraintes, me direz-vous).

Pour y répondre, plusieurs niveaux d’implication face aux contenus peuvent être mis en place : d’abord, l’intégration des logiques de contenus et données ouverts (pensons à Gallica), qui permettent une réappropriation et une création d’interface par les publics. On peut aussi mettre à disposition des contenus particuliers et permettre ou laisser faire le remix (je ne voudrais pas rabâcher autour du Forum des images ^^), voire la production de nouveaux contenus à travers des dispositifs incitatifs (en ce moment, la mode est aux marathons photos). Dernièrement soutenu par une charte que j’ai vu fleurir dans de nombreux établissement qui l’arborent fièrement, ce mode photographique permet également une nouvelle appropriation par une forme de langage sans mot (parfois avec des émojis et des annotations) qui vient modifier la légitimité à prendre la parole.

Il y aurait d’autres interfaces et interactions à citer (j’avais peu de temps lors de l’intervention, je ne l’ai pas fait) qui dessineraient autant de types de publics et de profils différents, créant des opportunités et stratégies à déployer.

Les contenus, une valeur sacrée dans le Musée

Cependant, dans de nombreux musées ou établissements patrimoniaux, cela reste difficile vis-à-vis des objectifs quant aux contenus. Si la conservation, la compréhension et la diffusion des contenus peut parfaitement entrer en cohérence avec les modes d’interactions proposés, il ne faut pas oublier qu’un fonds a une valeur scientifique mais aussi affective : deux raisons de créer des gardiens du temple. On voit de nombreux conservateurs s’ouvrir sur la question du numérique et lâcher du lest quant à leur lien personnel au fonds qu’ils protègent (j’ai eu l’occasion de citer le Musée Fabre de Montpellier), mais des progrès peuvent être encore faits – tout comme il est possible à certains métiers de l’informatique ou de la communication de s’ouvrir aux différentes valeurs d’un fonds ! Notons pourtant que les politiques culturelles françaises ne sont pas d’une précieuse aide pour ces évolutions, puisqu’à mon sens la valeur qu’elles développent à propos d’un fonds est celle de l’éducation des citoyens, et non la liberté d’interprétation face aux avatars culturels.

Globalement d’ailleurs, les objectifs des institutions quant aux nouveaux médias se retrouvent dans la même impasse :

  • Structurellement, les nouveaux médias sont à la communication ou aux départements des publics où les objectifs sont bien souvent similaires : l’élargissement des publics. Ils sont peu utilisés pour le B2B (on remarquera le peu de pages LinkedIn dans les établissements publics) et rarement tournés vers le crowdfunding (ou avec des objectifs qui relèvent plus de la communication).
  • Les pratiques numériques artistiques ne sont pas en phase avec les pratiques numériques des publics : il s’agit de deux cultures vues comme antagonistes. Et pour cause ! elles n’ont pas du tout la même origine et les mêmes usages. Pourtant, le dialogue qu’elles pourraient instaurer serait fécond. Pour cela, il faudrait cependant que les départements des nouveaux médias puissent créer un travail élaboré avec ceux de la conservation – mon expérience a montré que cela était encore trop sporadique, et suivait bien souvent les lignes de… communication ou de médiation !
  • N’oublions pas non plus qu’au même titre que la communication est vue comme une simplification commerciale, les nouveaux médias vus comme un outil du « Libéralisme » face à la « Culture ». C’est particulièrement vrai dans les bibliothèques où le livre numérique fait se cristalliser certaines positions alors que ces lieux, leurs propositions et leurs usages sont en mutation.

Protéger son fonds des assauts… comment alors permettra à celui-ci de s’enrichir grâce aux financements extérieurs ?

Quelques pistes de réflexion

Sans vouloir faire de poncif, la situation me pousse à donner quelques pistes à explorer selon moi. On voit bien que la question est éminemment culturelle et qu’à ce titre un travail de RH serait indispensable. Cependant, la conduite du changement peut aussi se faire de manière douce en tentant d’aborder les questions liées au contenu :

  • Encourager certains dispositifs : par exemple, l’usage des certains réseaux sociaux est intéressant au-delà de ce qu’ils produisent en eux-mêmes : Instagram ne sert pas qu’à la photo, mais à une acculturation réelle autour des nouvelles pratiques de la représentation des fonds et de l’institution par les publics. Après avoir organisé un #EmptyMusem, le Palais des Beaux-Arts de Lille a mis en place #WikiMuseum, une collecte d’images en collaboration avec Wikimedia France autour du musée, lors du lancement duquel Bruno Girveau (directeur) annonça sa fierté de lâcher prise quant à l’image de l’institution. Que donneront ces pratiques ? Qui seront les auteurs et les garants de ces nouveaux fonds ? Comment la valorisation de ceux-ci auront lieux ? Imaginerons-nous des financements participatifs pour ces productions collaboratives qui seront investis d’un fort sentiments d’appartenance et d’une grande charge émotionnelle ? Nous le serons au(x) prochain(s) numéro(s).
  • J’ai déjà eu l’occasion de le dire : il me semble que le rôle du CM est aussi un politique. Peut-être pourrait-on assumer un peu plus cette position ? Ce n’est pas tellement dans l’air du temps a priori, et les formations de CM s’inscrivent aujourd’hui dans les métiers de la communication plutôt que de la sociologie. Mais peut-être le CM se fera-t-il ubériser ? Peut-être deviendra-t-il simplement inutile lorsque les contenus seront mieux appropriés directement par les publics. Cette désintermédiation provoquera fatalement une modification des économies liées à la diffusion des contenus… en espérant qu’une économie de plateforme culturelle ne se mettra pas en place. Une affaire à suivre (et à encourager ?) !
  • En tout état de cause, il me semble que ce qu’on appelle encore souvent « les nouveaux médias » s’inscrivent dans un temps qui passera vite. Ils s’intégreront au système. Reste à pousser une intégration qui permette non pas de les affadir, mais de transmettre leurs cultures aux mécanismes des institutions culturelles ! Les comprendre dans leurs aspects stratégiques semble être une façon de les voir comme un bon outil d’acculturation de l’institution aux pratiques de demain. Et justement, dans le cadre de ce Twelve, le rapport du contenu à l’engagement financier peut être cité comme l’une des bonnes pistes, malgré les contraintes citées.

Au fond, la question est la suivante : évoluer ou disparaître. Rien d’extraordinaire, de nombreuses industries culturelles se la posent ou ont dû se la poser. Voir les outils numériques et notamment les RSN comme des facilitateur d’une nouvelle économie permettant d’inclure les pratiques immanentes n’est peut-être pas la panacée, mais certainement un moment incontournable de la réflexion !

 

 

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Le Community Manager est-il toujours une bête politique ?

Il y a encore des gens pour se poser la question du rôle du Community Manager… Et tant mieux ! Car si celle-ci est un peu passée de mode, force est de constater qu’elle est toujours d’actualité et que, surtout, elle n’a pas été correctement traitée.
Car enfin, que le Community Manager s’occupe de la marque, crée de l’engagement, réponde aux exigences techniques des plateformes sociales, effectue une veille numérique, traduise la stratégie de la marque sur les platerformes externes, élargisse le public ou la clientèle, serve de SAV,… bref, quelles que soient les missions, les vertus ou les quelques défauts qu’on lui accorde, le Community Manager n’est à mon sens pas suffisamment vu comme l’agitateur politique d’une communauté qu’il ne contrôle pas. Je vais tenter de m’en expliquer ici, en prenant particulièrement en compte le contexte des CM travaillant dans le milieu culturel bien que la réflexion puisse déborder ce cadre.

Des douze petits travaux aux grandes perspectives.

Si cette approche vous parait ambiguë ou idéologique (ouais, je suis sûr que certains le pensent), je vais partir d’un des rôles qu’on attribue classiquement au CM dans ce contexte : celui de curateur de contenus. Bon, je suis sûr que vous n’avez rien à redire là-dessus, car dans la bataille féroce que les institutions mènent dans le contexte d’une économie de l’attention sur-sollicitée, il est sûr que le Community Manager est sans aucun doute une arme efficace pour donner du sens et prioriser l’infobésité ambiante.
Mais déjà un présupposé essentiel de l’action du Community Manager dans ce rôle apparait : l’abolition du dispositif spectaculaire que représente la scénographie muséale (Eh, quoi ? Qu’elle soit plus ou moins interactive, avouez qu’une scénographie vous enjoint rarement à tâter du marbre des sculptures antiques – faites sans imprimantes 3D – ou manipuler d’antédiluviens gramophones – l’iPod de l’époque… Il s’agit donc bien d’une mise à distance du visiteur, d’un dispositif du spectacle). Or, justement, même si le mouvement est encore trop peu présent dans nos médias culturels numériques, cette manipulation devient un enjeu important : depuis le zoom, niveau primaire et nécessaire qu’on retrouve souvent sur tablette (la RMN a montré l’exemple), jusqu’au studio de création (le RijksMuseum en fait une démonstration tonitruante), en passant par l’accessibilité des données (pensons à la BNF), le mouvement d’une disponibilité numérique de l’œuvre est en marche.

Et sur ce point, permettez-moi de citer Jacques Rancière, pour faire un parallèle entre ce mouvement de disponibilité numérique non spectaculaire des données et ressources culturelles, et la réforme du théâtre dont il explique le rôle dans Le Spectateur émancipé à travers l’exemple de la performance notamment :

« Car le refus de la médiation, le refus d’un tiers, c’est l’affirmation d’une essence communautaire du théâtre comme tel. Moins le dramaturge sait ce qu’il veut que fasse le collectif des spectateurs, plus il sait qu’ils doivent en tout cas agir comme un collectif, transformer leur agrégation en communauté. »

Rancière propose ici un rapport entre le producteur de contenu (ici, l’artiste même, sans médiation donc, mais aussi sans industrie de par la nature du théâtre d’une part, mais aussi la casse du dispositif spectaculaire lui-même) et sa réception. Pour ce qui est de la libération de la donnée culturelle, on ne pourra pas dire qu’il existe un grand dessein commun, n’est-ce pas ? Ce n’est ni Etalab, ni l’Acte II de l’exception culturelle ni enfin Hadopi qui nous aurons donné des axes de travail.

Le rapport d’appropriation dont parle Rancière se fait dans la collectivité de la réaction à l’œuvre, dans un dessein qui s’agence socialement par la proximité des corps. Si on en revient sur la création d’un public de manière classique, on peut rapprocher cet effet de proximité de ce que le Community Management vient aider à la création d’un public dans l’espace numérique – un espace qui semble moins propre en premier lieu à lier les corps.

 

Les publics ? Ils sont légions !

Un peu plus loin dans le même texte, on peut lire ceci à propos de la différence entre la capacité du théâtre à être communautaire face à celle de la télévision à l’être, par exemple :

« Ce quelque chose, je crois, est seulement la présupposition que le théâtre est communautaire par lui-même. Cette présupposition continue à devancer la performance théâtrale et à anticiper ses effets. Mais dans un théâtre, devant une performance, tout comme dans un musée, une école ou une rue, il n’y a jamais que des individus qui tracent leur propre chemin dans la forêt des choses, des actes et des signes qui leur font face ou les entourent. Le pouvoir commun aux spectateurs ne tient pas à leur qualité de membre d’un corps collectif ou à quelque forme spécifique d’interactivité. C’est le pouvoir qu’a chacun ou chacune de traduire à sa manière ce qu’il ou elle perçoit, de le lier à l’aventure intellectuelle singulière qui les rend semblables à tout autre pour autant que cette aventure ne ressemble à aucune autre. Ce pouvoir commun de l’égalité des intelligences lie des individus, leur fait échanger leurs aventures intellectuelles, pour autant qu’il les tient séparés les uns des autres, également capables d’utiliser le pouvoir de tous pour tracer leur chemin propre. Ce que nos performances vérifient […] n’est pas notre participation à un pouvoir incarné dans la communauté. C’est la capacité des anonymes, la capacité qui fait chacun(e) égal(e) à tout(e) autre. »

L’ultime référence se rapporte de manière très intéressante à l’espace numérique, où l’anonyme est celui d’à-côté, de distant et d’insaisissable, tant que le Community Manager ne l’a pas rapproché, ne nous l’a pas fait connaître (ou qu’on le connaisse déjà par ailleurs). Sur les RSN comme dans la vie, c’est finalement assez rarement qu’on va aborder celui qui a liké le tableau ou qui se délecte visiblement de sa contemplation en visitant l’exposition.

Le rôle du Community Manager n’est pas que d’animer la communauté. Cette animation a un rôle certain, au niveau de la marque, de la médiation, etc., je ne reviens pas dessus. Mais elle a surtout le rôle d’un dispositif spectaculaire : elle crée de l’émotion ou de la réaction commune et aura par là tendance à créer des liens interpersonnels que la distance numérique aurait empêché (osé-je dire la « solitude numérique », pour reprendre Wolton, sans y croire totalement ?). Le CM d’institution culturelle est donc un ciment communautaire, mais au fond pas de sa propre communauté. Il est le ciment d’une communauté qui le dépasse autant qu’elle peut dépasser sa propre institution, et pourquoi pas un jour carrément la déborder. C’est pourquoi le CM doit pouvoir également se sortir de sa propre communauté pour aller voir ce monstre qu’il a créé (Elle n’existera que s’il est bon dans la création de ce dispositif spectaculaire ! Sinon, rien ne ressortira du magma informe des sensations et réactions trop hétérogènes qui n’auront jamais réussi à créer des réactions quelconques).

Avouons que la création d’une telle communauté est difficile, surtout pour un CM qui travaillerait avec des matériaux très hétérogènes, ou encore des matériaux documentaires, etc. le CM devra avoir des approches logiques pour toucher au sensible – j’avoue que la mise en œuvre de ce projet me donne moi-même le vertige. C’est pourquoi l’on constate que pour mettre le pied à l’étrier, le CM aura souvent recours à l’expédient facile mais efficace de réunir physiquement les gens et de les faire boire (quand il le peut). Parfois, il les mettra aussi en contact avec les contenus qu’il est sensé mettre en avant et attendra de la puissance esthétique du travail présenté dans le cadre d’une scénographie dont il n’est nullement responsable, de l’évocation historique, de la force sociale des avatars culturels, qu’ils fassent leur effet sur ce petit monde rassemblé dans cet autre dispositif spectaculaire qu’est le musée.

Dans CM, il y a peut-être Média..

Ce n’est pas pour rien que les musées à l’heure du numérique ont un devenir média si fort ! Car le média est un dispositif spectaculaire qui cherche à recréer l’espace théâtral, l’espace initial du public qu’on retrouvait aussi il y a quelques siècles dans la lecture communautaire du journal. Que les médias aient ou non réussi à cet exercice est une question fondamentale, qui nous renvoie aux expériences de la TV connectée et… du Community Management ! Car, le devenir média de l’institution culturelle n’est pas celui d’un ORTF ou d’un quotidien dont les tirages s’effondrent : il est bien le devenir média-connecté, inscrit dans des flux nouveaux et des approches pervasives, où la culture irrigue le quotidien de nos vies (ah, avant-gardistes, voyez ce que le monde est (re)devenu !) et où l’on pêchera les quelques objets qui nous intéressent au moment où nous en aurons l’envie. Et si le CM peut réaliser une part de la curation nécessaire à la compréhension de ce flot, ce n’est là qu’une part infime de son travail dont la partie principale mais souvent encore ignorée est de produire un public (ou d’ailleurs une multiplicité de cette unité active qu’on appelle « public » au singulier et qui se différencie « des publics » segmentés de la médiation). Parfois, la création de ce public se fait sans le Deus Ex Machina du CM, mais alors il s’agit sans nul doute d’un élément exogène aux RSN qui y entre par la puissance de sa déflagration et vient, de lui-même, produire la réaction, le choc dont je parlais plus haut, qui crée le public. S’il peut être esthétique, il peut aussi être purement politique, comme on l’a vu au moment des révolutions du printemps arabe.

L’institution culturelle sans le numérique ? Sérieusement ?

Ce billet fait suite à mon intervention dans le cadre du Colloque de l’AVICOM, à Montréal. Malheureusement, le dispositif que j’avais proposé à la suite de la publication de ma note d’intention n’a pas pu être tenu, faute de pouvoir réunir suffisamment de réactions écrites (beaucoup m’en ont fait par à l’oral – cette culture a encore de l’avenir malgré les twittes !)
L’intervention durait 15 minutes. Je ne vais pas vous faire croire que j’y ai dit tout ce qui suit. Mais la trame y était je crois – je préfère vous faire partager la version entière. Pour les curieux, je tiens à préciser que cette conférence avait été rédigée avant le lancement de nouveau site internet du Centre Pompidou (ceci étant précisé à toutes fins utiles).

Introduction :

Actuellement, le secteur culturel français doit faire face à des évolutions qui conditionnent son avenir. Il n’est même pas nécessaire de parler des enjeux politiques actuels qui font suite à l’alternance au sommet de l’Etat, dont on aurait pu penser qu’elle redessinerait à terme le paysage de l’action culturelle. Les perspectives des bouleversements à venir, entamés depuis plusieurs années et reflétant inévitablement le sens global de nos sociétés occidentales, sont largement suffisants à dresser le panorama nécessaire à la conduite de ce petit exposé.

Car, un fait essentiel préside à ce que le numérique prenne de plus en plus de place dans les structures françaises : l’injonction à la recherche de fonds propres. Comme dans le secteur universitaire français par exemple, cette nouvelle économie est le reflet d’une nouvelle stratégie de gouvernance globale : l’université doit maintenant se financer de manière « autonome », nécessitant une « autonomie » nouvelle dans sa gestion. La culture ne sera pas en reste. Si les dispositifs nécessaires à cette « autonomie » n’y ont pas encore pris place, nul doute qu’ils seront inventés (importés ?) dès qu’ils deviendront absolument nécessaires – l’entre-deux actuel n’était pas propice à la prise de décision rapide.

Que l’on soit partisan ou non de cette gouvernance à venir, il est un fait : le secteur culturel va devoir se construire avec un demi-frère qui a déjà pris des dispositions quant à sa survie en milieu concurrentiel : le secteur de l’entertainment. Sa part d’héritage du au secteur de l’économie de marché lui donne un avantage non négligeable d’innovation qu’il nous faut réussir à acquérir en peu de temps.

Entre 3D, Tv connectées, transmédia, livres numériques, apparitions des smartphones et tablettes, etc. qui pourra nier que cette inventivité se trouve du côté du numérique et au coeur de l’expérience utilisateur ? Voilà le défi que devront relever médiateurs, conservateurs, administratifs, artistes, galeristes, et autres gens d’une culture dite « légitime ». Eh, justement ! Le mot « légitime » est l’héritage de la structure bourdivine de la culture française, de Malraux à Mitrerand en passant – avouons-le – par Lang. C’est par cette façon de penser le secteur de la culture qu’il nous faut commencer – c’est par là que les réseaux sociaux nous aident à agir.

Permettre le re-empowerment

Je dois l’avouer tout de go, mon introduction s’inscrit dans un contexte historique bien plus large : celui de la République. La construction révolutionnaire du musée français, basée sur des dogmes bourgeois et des principes d’universalisme, a essaimé si fort et si loin dans le monde occidental que ses avatars seraient presque difficiles à distinguer s’ils n’étaient pas teintés des particularismes locaux et adaptés aux objets exposés (la moindre des choses, au fond). Le projet politique a presque disparu derrière les règles toujours plus nombreuses qui doivent présider à la conservation et à la monstration ordonnée des œuvres.

Pourquoi les choses évolueraient-elles à présent ? Comment cette narration, tout à coup, serait-elle perturbée ?

Je me fais souvent moquer par certains lorsque je le rappelle, mais il ne faut pas oublier que même en 2012 de nombreux musées n’ont pas encore de site web. Pas même un site vitrine. Les sites de grandes institutions qui brillent par la qualité de leurs accrochages ou de leurs expositions sont parfois encore cantonnés à la rubrique « culture » d’un site municipal. Un fossé immense se construit sur le plan du développement numérique entre ces structures et d’autres, plus ambitieuses en ce domaine, qui explorent les possibles d’un monde numérique – voire d’un réseau pervasif en devenir – et développent des projets structurants. Ces grandes institutions sont bien évidemment – et c’est une profonde tristesse que de le dire – principalement celles qui ont les moyens d’investir. D’autres structures plus petites ayant des visions tout aussi intéressantes du numérique investissent plutôt les réseaux sociaux. Dans ces deux cas, il s’agit souvent d’une volonté émanant des deux extrêmes de la chaine de travail des structures culturelles : la volonté de s’impliquer dans les réseaux sociaux est immanente, en lien avec la connaissance empirique des publics, tandis que le besoin de digitalisation de l’institution culturelle est un phénomène descendant, répondant à la hiérarchisation des prises de décisions politiques.

Cette digitalisation de l’institution culturelle est un processus long et complexe dont la réussite dépend de sa capacité à innerver l’ensemble de la structure. Cet impératif justifie à lui seul que, contrairement à ce qu’il eut été agréable d’imaginer lorsqu’on connait bien les cultures numériques fortement décentralisées, les injonctions de digitalisation des processus culturels viennent du haut de la hiérarchie. Cela est en fait tout à fait bénéfique pour les structures anciennes qui souhaitent évoluer – gageons que les structures nouvelles (oseré-je citer la Gaité Lyrique ?) sauront inventer des modes de gouvernance alternatifs lorsque celles-ci ont des ambitions numériques.

Le Centre Pompidou s’est engagé dans un tel processus depuis la présidence d’Alain Seban. L’ambition numérique a été hissée au rang de « projet stratégique », donnant un souffle extraordinaire à celle-ci. Et, croyez-moi, ce soutient était nécessaire. J’ai déjà eu l’occasion de dire que pendant les 3 années durant lesquelles ce projet a fait l’objet d’un véritable travail transversal entre les équipes  du Centre Pompidou, l’envie de numérique a remplacé la peur du numérique. Je crois que notre environnement et notre culture particulière, voulue dès notre ouverture en 1977, a facilité cette approche numérique transversale : même si les années ont renforcé une structure contraignante, nous n’avons jamais perdu de vue le dessein d’un culture qui ne souffrirait aucune frontière dans sa façon d’apparaître au public.

Le projet du nouveau site internet a été structurant pour la digitalisation du Centre Pompidou qui est à venir. Car ce projet est à mille lieux du « site vitrine » que je citais plus haut : il s’agit de mettre en ligne tous les contenus du Centre Pompidou produits à destination des publics. Imaginez le travail ! Depuis les archives jusqu’aux réserves en passant par les bases de données ou les étagères stockant des productions vidéo, des dépliants d’exposition, les maquettes du concours d’architecture, les grands moments du Centre Pompidou comme ses petits événements faisant la diversité de notre programmation… tout cela a du être numérisé ou re-numérisé lorsque les formats étaient devenus obsolètes. Mais ce n’est pas tout : il a fallu libérer les droits d’une production dont les auteurs sont souvent encore en vie ou pour lesquels les ayants droit ont tout pouvoir.

Cette immense production et celle à venir ne pouvait pas être simplement mise à disposition des publics sans que nous nous souciions de la façon dont ils allaient pouvoir y accéder. La structuration de ses données en sémantique a alors présidé à la construction du projet – et entrainé des chantiers techniques, des chantiers d’indexation et des changements de pratiques là aussi très nombreux.

Cela peut paraitre simple, résumé ici en quelques phrases. Mais le chantier est énorme et engendre des défis incommensurables. Le premier d’entre eux était de faire comprendre aux programmateurs que ce temps investi dans le numérique allait réellement profiter à toutes leurs missions – pour ne citer que le musée : aux missions de conservation, de monstration et de développement du fonds.

L’originalité du projet du Centre Pompidou était de ne pas se cantonner à la chaîne finale. Il fallait à la fois considérer les forces internes et les publics tout en respectant l’esprit du Centre Pompidou. Des choix difficiles ont été pris pour cela, comme celui de ne jamais produire à destination seule de ce site internet ou même de ne pas éditorialiser cet espace. Une idée qui a permis de garder à l’esprit que le numérique n’était pas une fin, mais bien un outil au service des publics fréquentant notre institution.

Un outil, oui : rien de plus – avec toute la noblesse, la savoir-faire et la complexité que cela sous-entend. Il possède une forte composante technique qui a nécessité un travail d’interfaçage complexe avec toutes les équipes du Centre Pompidou. Comme nous travaillions directement avec leurs données, ces équipes ont été des relais essentiels du développement de ce projet et, de proche en proche, se le sont approprié.

« Les données ». Voici l’autre point essentiel de ce projet ! C’est un enjeu global qui a été traité dans celui-ci. Certes, celles-ci ne sont pas encore libres dans notre cas. Elles ne sont pas exposées – les contraintes techniques et juridiques étant trop fortes pour que ce chantier soit mené de front avec les autres. Cependant, nous nous sommes mis en mesure de les rendre accessibles dans peu de temps à nos publics. Cette démarche est essentielle à ce que ceux-ci puissent reprendre le pouvoir sur ce qui est produit pas l’institution. Il ne s’agit pas seulement de montrer, mais vraiment d’en permettre la saisie.

En attendant, le fait de mettre ces données à disposition des publics ne suffisait pas. Nous avons également voulu mettre en place une interface poreuse, qui permette aux publics de réagir à ces données. Cette interface n’est pas suffisante en soi et nous avons mis en place là encore des dispositifs qui permettront son évolution rapidement. Il faut imaginer également comment estomper la frontière, tout en profitant de sa vivacité et de sa créativité. Car, toute la vitalité que porte le numérique en ce moment vient de la rupture du sentiment d’impossible face à l’institution. Le politique a déjà pris acte de cela (je ne me prononcerai pas ici pour dire s’il l’exploite à sa juste valeur ou non). L’entertainment exploite le nouvel imaginaire dans des productions qui atteindront bientôt une perfection formelle difficile à égaler. Le monde de la culture doit prendre acte du fait que le web de demain, zone d’autonomie permanente couvrant les territoires du social et des données, donne la possibilité aux publics d’enfin jouir du pouvoir que celui-ci rêvait de leur passer. La culture qui libère doit d’abord être une culture libérée et accessible.

Aider à la mise en place d’un agenda culturel.

Le projet que je viens de citer est le reflet d’une volonté politique descendante. Il est l’illustration que les nouveaux projets numériques peuvent prendre en compte l’évolution de la médiation jusque dans l’organisation interne de l’établissement culturel et la mise en place de sa stratégie. Je crois que c’est l’étape ultime du numérique dans les institutions culturelles, l’étape ultime des politiques culturelles. Je ne sais pas si le Centre Pompidou y arrivera – il faudrait qu’il ne soit pas seul. Mais en tout cas, la tentative est belle.

Faut-il encore que nous donnions les moyens aux publics de saisir ces occasions. Le dialogue qu’entretiennent les publics avec les institutions culturelles répond exactement aux mêmes règles qui régissent les échangent sociaux : a priori, c’est un rapport de force. A priori seulement, car la médiation nous prouve que ce rapport de force imposé par la possession du savoir peut être atténué.
Le numérique nous permet d’aller plus loin. Il a démontré avec des projets comme Wikipédia – pour ne citer que lui, mais ils sont légions – que le savoir n’existait pas que d’un côté de l’écran.

Le savoir, lorsqu’il était imprimé, se diffusait. Mais ces feuilles serrés, alignés, tenues à bout de bras devant nos yeux, occultaient notre regard, empêchaient celui qui composait de voir celui qui lisait. L’écran lui a rendu la vue. D’ailleurs, on ne sait plus bien si un internaute se trouve devant ou derrière son écran.
Je ne vais pas cacher les mots : je parle bien de savoir situé. Alors que cette idée naissait, naissaient également les premiers réseaux. La structure postmoderne puis hypermoderne des outils numériques vient bouleverser notre façon de comprendre les phénomènes culturels et implique obligatoirement une évolution de nos modes de médiation. Lorsque la production des contenus peut de fait émaner de n’importe où et se diffuser rapidement, quelle que soit sa qualité, il ne s’agit plus de l’empêcher mais bien de l’accompagner. L’action culturelle envers les publics ne peut plus se contenter de leur montrer ce qu’est le bon goût, ce qu’est la bonne histoire de l’art, ce qu’est la culture légitime : elle doit à présent aider à structurer, accompagner la monté en qualité des pratiques des publics. Je me souviens des cours de sociologie de la culture où l’on cherchait à me faire comprendre que les musiques de chambres participaient de la culture non légitime mais pouvaient y amener. Aujourd’hui, nous devrions enseigner que les pratiques de chambre sont des pratiques créatrices. Nous pouvons les laisser prospérer de manière anarchique et espérer qu’elles mènent à quelque chose. Mais il faudra à un moment ou un autre évaluer ce qu’elles ont permis d’accomplir. A ce moment, nous nous rendront peut-être compte – je l’espère – que ces pratiques se sont fédérées et qu’elles ont constitué un contrepoint à cette culture enfermée dans les enceintes de nos musées. Des sortes d’institutions, moins rigides, agencées les unes aux autres sans créer de légitimité afin de rester vivaces, se seront constitué sur la base de ce que nous nommons « savoirs situés ». Des savoirs situés qui existent d’une communauté à l’autre, communiquent à travers les données et les réseaux.

Le Centre Pompidou s’est engagé dans cette démarche, mais il nous reste encore du chemin. Plusieurs exemples illustrent plusieurs tentatives de différents niveaux.

Nous avons d’abord mis en place les livetwittes (par exemple dernièrement sur Matisse). Cette pratique encore controversée auprès de mes collègues de la médiation consiste à vivre une expérience de contenus et à la partager instantanément. Le simple fait de structurer sa pensée plutôt que de la laisser vagabonder via le sentiment permet de revenir au contenu de manière ténue. Bien sûr, ce système est imparfait et il faut qu’il acquière notamment un devenir pérenne. Mais à l’heure où les institutions culturelles ont un devenir média évident (nous pourrions en reparler), placer le spectateur à la place d’un émetteur permet de déjouer cette focalisation et cette orientation du regard.

Nous avons produit des interfaces d’accès aux contenus ludiques, où la présence physique autant que numérique permettait de renforcer ce réseau. Ces interfaces étaient souvent événementielles jusque maintenant, mais à n’en pas douter elles sont des prototypes de futurs dispositifs pérennes. Ainsi, j’aimerais citer La Bataille du Centre Pompidou, jeu sérieux produit avec Florent Deloison – artiste travaillant notamment sur les jeux vidéos. La Bataille du Centre Pompidou consistait en un jeu d’arcade du type « Space Invador » dans lequel les joueurs téléguidaient collectivement un personnage détruisant les extraterrestres venus mettre à bas le Centre Pompidou. La manette de jeu était tout simplement Twitter qui, en plus de l’interface physique constituée par les écrans dans le Forum du Centre Pompidou était une interface où l’échange et la valeur pédagogique du jeu avaient lieu. Car le but était de sauver le Centre et de participer à sa reconstruction symbolique après l’attaque des extraterrestres en reconnaissant les œuvres qui se dessinaient derrière une reproduction du bâtiment. Ce dispositif nous a permis de comprendre comment nos communautés numériques pouvaient se transformer en visiteurs physiques, quels étaient les leviers d’attraction, et surtout la composition d’amateurs d’art parmi nos communautés.

Justement, la façon dont nous constituons notre communauté, en nous basant sur les contenus et les thématiques nous permet d’anticiper également la montée en puissance de ces savoirs situés. Pour ce faire, il nous faut croiser des outils de marketing, de sociologie et de médiation, dans une perspective hypermoderne : se baser sur la compréhension des dynamiques individuelles (monstration de soi sur Facebook, personnal branding, liens communautaires, exploitation des temps de loisir, etc.) et des dynamiques collectives (création d’un public réactif, engagement, pratiques collaboratives, déplacement des centres d’intérêt et des interfaces, etc.). Nous devons travailler sur un axe que la médiation traditionnelle nous reproche souvent : celui du renforcement de notre communauté, qui passe principalement dans un premier temps avant celui de son élargissement. Car, pour le Centre Pompidou, il est relativement facile de recruter dans cette communauté grâce à l’effet de marque – mais il est plus difficile de transformer l’attention en engagement. Il nous faut donc mettre en place des outils dont la base se comprend par les pratiques du CRM mais dont la finalité se rapproche des buts de la médiation, mobilisant tour à tour les concepts de marque et de contenus dans une relation triangulaire où le troisième pôle est celui des publics.

Nous avons tenté de synthétiser ces expérience dans une approche transmédia lors d’un jeu intitulé « Éduque le Troll« . Ce jeu initié à l’occasion de la venue de l’éminent théoricien du transmédia, Henry Jenkins, au Centre Pompidou proposait aux publics de suivre un jeu de piste à clefs à travers plusieurs lieux et plusieurs média. Il permettait ainsi de reconstituer une adresse postale à laquelle envoyer la preuve que le transmédia existe à un personnage sceptique (un troll). Cette preuve était symbolisée par une photo qui ne pouvait exister qu’après avoir consulté tous les médias impliqués dans le jeu (web, conférence, cinéma, presse, radio). Ce jeu transmédia était un méta discours et, honnêtement? C’était prématuré. Cette tentative nous a en effet montré que les publics n’étaient pas encore habitués à cette nouvelle façon d’aborder la culture. Cette tentative nous a montré qu’il n’y avait pas une rupture nette entre des générations précédentes et des générations actuelles face à la culture ; elle nous a montré que si rupture et incompréhension il avait, c’était au sein de nos institutions. Car le jeu a trouvé un écho auprès des spécialistes, mais il a surtout manqué de relai (avouons aussi que son principe était un peu complexe pour une première). Nous avons besoin, praticiens du numériques, de nous  nourrir des expériences de médiation qui nous ont mené à faire ce que nous faisons aujourd’hui. Nous avons besoin que ceux qui ont construit la culture d’aujourd’hui évaluent leur travail et nous en donnent les clefs. Le problème que nous avons à résoudre pour que les publics enfin puissent évoluer dans leur pratique et leur rapport à la culture est celui d’une fracture médiative entre ceux qui sont devant des écrans et ceux qui sont devant des livres.

Repenser les perspectives de l’action culturelle.

Jusqu’ici, mon discours a porté sur deux éléments : la façon dont l’institution structure la stratégie d’une nouvelle action culturelle décentralisée, puis la façon dont elle pouvait aider les publics à prendre part à celle-ci. Ma troisième partie va être prospective : faut-il préciser que je décrivais plus haut des situations qui se mettent en place, et non des projets déjà aboutis ? Ainsi, lorsque je vais parler de ce que pourra devenir le pouvoir des publics, je parlerai forcémet d’un futur, d’un possible.

Précisons donc d’entrée de jeu que nous avons besoin d’encourager ce possible. J’y crois fortement, sans que cela se base sur un dogme ou un prétendu sens de l’histoire qui nous forcerait à plus de démocratie alors que l’humanité gagnerait en maturité ou en sagesse. Non, je crois que la décentralisation des savoirs et la prise de pouvoir des publics que j’ai cités plus haut doivent être encouragés car nous sommes à une période où la brassage culturel intense détruit les structures issues de la modernité. Une tension politique s’exerce sur nos sociétés construites pour une pensée locale et une diffusion de l’esprit propre aux régimes des XVIII et XIXème siécles ayant forgés ceux du XXème. Nous aurions le choix et pourrions résister aux évolutions qui s’annoncent, refuser la dispersion des savoirs, la diffusion des pratiques… nous le pourrions, mais ce serait une erreur. Comme je le disais tout à l’heure à propos des données, pensons en disciple de Machiavel et assurons-nous de contrôler et d’encourager ce qui pourrait nous dépasser si nous l’ignorions. C’est à ce prix que nous réussirons à faire fructifier ce pour quoi nous nous sommes battus depuis des années, des décennies, des siècles : le patrimoine culturel occidental (je me refuse à l’appeler mondial tant nous avions jusqu’ici du mal à sortir de l’occidentalocentrisme malgré quelques tentatives notables et réussies).

Justement : qu’avons-nous fait durant ces décennies ? A nouveau : nous devons évaluer ce qui a été produite jusqu’alors. Cette évaluation doit perdurer et s’intensifier également pour les nouvelles pratiques. Il n’est pas imaginable de demander à nos prédécesseurs (je ne parle pas de génération) d’évaluer leurs pratiques sans évaluer les nôtres. Si la société numérique telle que nous la connaissons est un panoptique complexe dont il faut se méfier, nous pouvons aussi nous en jouer : utilisons les outils de la traçabilité pour comprendre quels sont les pratiques culturelles, pour évaluer les dispositifs que nous mettons en place par rapport à celles-ci, aux missions inchangées de nos établissements culturels et au nouveau contexte décrit plus haut.

Avant de conclure, j’aimerais que nous prenions le temps de nous intéresser à deux projets dont un ami et néanmoins collègue m’avait fait remarquer qu’ils étaient très proches. Ces deux projets sont « Fantasmons le Centre Pompidou » et « Muséomix« .

« Fantasmons le Centre Pompidou » s’inscrit dans notre démarche de co-construction : après quelques mois de développement de notre nouveau centrepompidou.fr, nous avons dû faire des choix quant à ce que nous aurions les moyens de développer dans le temps court qui avait été celui choisi pour la mise en place de cette première brique de l’écosystème numérique du Centre. Le constat était simple à établir : pour mettre en place une politique thématique et de contenus, il nous faillait des contenus ! Je ne reviens pas sur la démarche de mise en ligne des contenus citée plus haut. La priorité établie, nous avons également pris en compte l’échec relatif de certains projets communautaires d’autres institutions et avons décidé que nous ne voulions pas imposer des outils sociaux et des outils de contenus à nos publics : il fallait qu’ils nous en expriment les besoins de manière à les adapter à leurs usages. Le projet « Fantasmons le Centre Pompidou » est entièrement tourné vers l’expérience utilisateur des contenus et vient incarner la co-construction : les publics sont invités à réagir et à utiliser le module collaboratif expérimental déjà en place sur le nouveau centrepompidou.fr, ce qui mène à une étude de notre part. Adossé à ces données issues de l’expérience utilisateur, nous menons des ateliers avec des professionnels, des amateurs, des grands publics : à partir des ressources du nouveau centrepompidou.fr, nous étudions quelles sont leurs pratiques, quels sont leurs besoins. Enfin, d’autres groupes de discussion sont menés avec des professionnels et amateurs venus des horizons thématiques définis dans le cadre de notre activité (par exemple et de manière non exhaustive : l’open data, l’art contemporain, les phénomènes collaboratifs, etc.) : dans ces groupes, ils viennent avec leur histoire vis-à-vis des interfaces numériques et des institutions culturelles et nous en font part de manière à ce que nous imaginions des nouveaux projets, en collaboration avec nos collègues en interne. Tous ces dispositifs seront évalués par un laboratoire de recherche qui nous aidera à définir des cahiers de charges en vue de produire des prototypes qui serviront plus tard à mettre en production des outils ainsi co-construits.

Muséomix, quant à lui, investit depuis deux ans de manière annuelle un musée et tente de répondre aux nouveaux besoins de médiation en ces lieux : l’idée est de mixer les pratiques à travers la venue de non-professionnels pendant 3 jours de workshops intense. Là aussi, la recherche de l’interaction avec les équipes des musées venus accueillir des personnes extérieures est un but issu des pratiques web.

Je ne vais pas revenir sur les différences nombreuses entre les projets mais plutôt sur une ressemblance : elles permettent de repenser les perspectives de l’action culturelle. Elles ne se demandent plus ce que le numérique peut apporter, elles ne considèrent même plus le numérique comme une fin en soi. Non, elles prennent actes des changements que le numérique a apporté dans la gouvernance culturelle et parmi les plus importants : la nouvelle place des publics comme des acteurs des outils leur étant destinés.

L’art contemporain est plein de ces artistes qui ont tenté de transfigurer le banal ou de renvoyer l’art dans le quotidien. Je crois qu’ils ont échoué : c’est la culture, tout entière, légitime ou non, qui a envahi l’art. Et c’est l’institution muséale, gardienne du temple, qui va s’en faire le relai le plus efficace pour peu que ses membres ne prennent pas peur. Et, si je me réfère à l’exemple du Centre Pompidou, j’ai espoir que cette peur du numérique va être remplacée par une envie du numérique.

Social Media Week… Vous avez dit « empowerment » ?

Avec Coline Aunis, Sébastien Magro, Omer Pesquer et Réza Azard, j’ai participé le mercredi 15 février à l’une des tables rondes de la Social Media Week parisienne, modérée par Catherine Guillou. Cette expérience fut assez frustrante, même s’il est possible de se consoler en se disant que certaines questions ont été posées, certains points de vue exposés. (j’aurais l’occasion de revenir sur le contenu de mon intervention sur le blog de Sébastien)

En effet, afin d’évacuer ma frustration d’intervenant, je dois dire que nous avons été assez déçus par le contexte de l’exercice : la salle n’était pas équipée de wifi et nous étions donc privés de la couche dialectique habituelle que nous permet Twitter… Notre temps de parole a été réduit (enfin, pas tant le mien dans la mesure où j’ai été désigné comme le premier à parler) et les questions avec la salle ont tout simplement été supprimées.

Ces détails n’en sont en réalité pas… Ils sont assez symptomatiques de la façon dont les échanges sociaux sont habituellement dégradés par le manque de moyens dans nos institutions. Par habitude, la structure des expositions, des conférences, de la communication de manière générale, est pensée de telle sorte à mettre en valeur un savoir légitime qui se voit au mieux complété par ces échanges sociaux – si le temps, les finances, le contexte le permettent…bref, si par miracle c’est possible.
J’eusse aimé que nous fussions en capacité d’inverser la logique de cette présentation… Mais nous avons su trop tard, n’étions pas certain les uns les autres de ce que collectivement nous aurions fait, et surtout nous ne voulions pas, l’un ou l’autre, se voler la parole. J’avais parlé en premier, sans être interrompu : lorsqu’on nous annonçât un temps de prise de parole global écourté, quel droit aurais-je eu de leur proposer d’écourter le leur au profit de la salle ? Eh, oui, les règles de savoir vivre sont les premières règles dont il faut se méfier lorsqu’on veut mettre en place des structures d’échanges communautaires : elles sont là pour légitimer et renforcer les structures en place. C’est le cas dans les échanges interpersonnels, mais aussi dans les échanges hiérarchiques (au sein ou avec les institutions).
Il faut le dire : nous avons raté l’empowerment que nous aurions dû produire alors… Nous, qui étions censés en parler ! Nous avions trop à dire, trop à faire, trop à expliquer, trop de pédagogie en stock pour ne pas l’exposer. Nous fûmes incapables de nous sortir de notre carcan ! Comment penser que nous serions capables de mettre en place des dispositifs pour que les autres soient en position, eux, de se sortir des leurs ?!

Le deuxième élément dont nous aurions dû nous méfier ? L’envie de vouloir transmettre un savoir. Je ne vais pas la jouer foucaldien et exposer la notion de savoir-pouvoir… mais quand même, c’est un peu l’idée. Nous avons de l’expérience dans le domaine, nous avons le loisir de produire une analyse sur nos pratiques et celles de nos collègues, le sujet de notre travail est le public… Bref, tous ces éléments nous mettent dans une position légitime de transmission, c’est-à-dire établissent autour de nous un dispositif de pouvoir. Le savoir que nous pensons devoir transmettre est forcément figé, puisque la transmission elle-même se base sur un objet à passer, un état des choses. Ceux d’entre nous qui faisons bien notre travail de museogeek (et ils étaient nombreux à cette table) savent combien nous avons à coeur de ne pas rester sur ces états figés ; mais c’est là une attitude dont nous ne pouvons pas faire profiter les auditeurs de notre table ronde – il faudrait pour cela qu’ils nous suivent, il faudrait qu’ils deviennent des amateurs… Il eût donc fallu que nous préparions notre conférence en réfléchissant un peu plus à ce que le dispositif de monstration qu’on nous proposait signifiait. Au contraire, avec toutes les réserves que nous avons pu émettre sur l’organisation de cette rencontre, nous avons tête baissée tenté d’aménager ce qu’on nous proposait, sans tenter d’utiliser les interstices laissées ouvertes par le flou de cette organisation.

Est-ce le troisième élément dont il faut se méfier dont nous avons été victimes : le soucis de garder une position digne d’être écoutés, invités de nouveau à nous exprimer ? Avions-nous peur de ne pas être entendus et compris par le public ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu’à aucun moment nous n’avons remis en cause de manière globale le petit système dans lequel nous étions enchassés. Nous n’avons pas réussi ou pas voulu repenser les pouvoirs qui s’imposaient à nous.

Par twitter, j’ai eu cet échange avec le compte officiel de la SMWparis, suite à un check foursquare publié sur twitter :
@gonzagauthier : Au café, après la conférence on fait les échanges dont on nous a privé au #SMWparis #visiteur20 (@ Théâtre du Rond-point)
@smwparis : Ns vs avions prévenu que nous devions fermer le Petit Palais à 18h au plus tard, vs n’en avez pas été privé.
@gonzagauthier : oui, prévenus en arrivant de la fermeture, et prévenus de l’absence d’échanges pendant nos interventions. Un peu tard donc.
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@smwparis : Le petit Palais est un monument historique, cela ne vous aura pas échappé ; )

L’argument avait déjà été donné : préférer un lieu prestigieux à un lieu pratique. Mais pourquoi ? Quel avantage, si ce n’est produire des avatars de la légitimité que toute conférence cherche à acquérir ?
Je n’ai pas assez assisté à cette semaine d’échanges… mais notre petite table ronde représentait assez bien la façon dont le terme d’empowerment est pris comme un fétiche, quelque chose dont on parle pour sortir de l’embourgeoisement que nous offre la professionnalisation et la reconnaissance publique des pratiques sociales. Il ne faudrait pas qu’il soit ainsi récupéré, vidé de son sens par un emballement rhétorique qui donne de belles choses à entendre, mais aucune à mettre en pratique. Sauf peut-être des versions un peu dégradées, étudiées et disséquées de conférences en conférences.

Pour le moment, les vrais lieux d’empowerment sont les endroits où on ose expérimenter, les micro résistances qui s’effectuent à différentes échelles aussi bien au sein de certaines institutions parisiennes (j’en connais, et j’ose croire que parfois je le réalise aussi) que des plus petites institutions de province. Aussi bien dans des projets portés par des individuels que des professionnels indépendants.
Je souhaite ardemment qu’aucune nouvelle structure ne vienne recomposer un cadre de légitimité, ne norme les échanges aussi bien professionnels que commerciaux de la communauté des museogeeks. Pour ce faire, nous avons déjà un tas de grandes messes qui cherchent à défendre leur légitimité plutôt que les possibilités réelles d’empowerment. Peut-être en avons-nous besoin pour nous justifier auprès de nos hiérarchies… mais nous n’en aurons jamais besoin pour parler entre nous. Là, se situe l’empowerment.