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Karel Capek, R.U.R

Je voulais le lire depuis longtemps… voilà qui est fait. Comment est-il possible de comprendre ce que la robotique est aujourd’hui dans l’imaginaire populaire sans en lire l’un des textes fondateurs ? Bien sûr, il serait nécessaire de comprendre plus largement encore le contexte de la rédaction de cette pièce de 1920. L’après guerre, par exemple, donne bien sûr des clefs de compréhension mais il faudrait encore mener des recherches sur le contexte précis. Notons par exemple que Métropolis, de Fritz Lang est sorti quelques années plus tard, en 1927, prolongeant une partie du regard que l’on peut trouver chez Capek.

Toujours est-il que ce premier texte faisant apparaître des robots dresse des traits de caractère intéressants à noter.  D’ailleurs cette édition Minos / La Différence en manque clairement un : la ressemblance charnelle avec l’être humain. Car le robot de Rossum, l’inventeur du processus de recréation de la vie, n’est pas mécanique. Le début de la pièce ne fait pas à mon sens de parallèle biblique, qui n’intervient qu’au fur et à mesure pour culminer à la fin :

« Va, Adam. Va, Ève. Tu seras sa femme. Et toi tu seras son mari. […] / Jour de grâce ! (Il se dirige lentement verssa table de travail et vide les éprouvettes par terre.) Ô joie du sixième jour ! (Il s’assied au bureau et jette les livres par terre. Puis ouvre la bible, il la feuillette et lit.) Et Dieu créa l’homme à son image […]”

Évidemment, le potentiel démiurgique de l’Homme est intéressant à traiter. mais je trouve plus intéressant de montrer comment justement l’homme, le personnage masculin de la pièce, crée la femme dans une optique toute différente que l’Ève issue de la côte d’Adam.

Mais cette évolution est toute relative car elle sert cette fois-ci non pas un discours tout à fait sexiste, mais encore un propos hétéronormé machiste, centré sur l’utilité de procréer et l’instrumentalisation de la femme.

Ce n’est pas de la femme que vient la révolte… Même si Hélène Glory vient sur le site de production des robots R.U.R dans le but de soulever une révolte, son jugement est dès le début biaisé et conduit par le sentimentalisme… Des caractères bien évidemment classiquement attribués aux personnages féminins de manière traditionnelle.
Dès les premiers instants, comme un objet, la femme est renvoyée à son usage. Coincés dans un monde de chair artificielle et d’hommes, les dirigeants de l’usine émettent comme une évidence que cette première belle femme à les visiter depuis longtemps ne quittera pas l’île et devra se marier à l’un d’eux sinon à tous. Il est intéressant de noter que c’est dans le prologue que tout se noue, notamment dans le parallèle femme-robot, mais aussi la querelle des anciens et des jeunes montrant la dérive industrieuse d’un rêve humaniste.

« Le jeune, mademoiselle, c’était l’ère nouvelle. L’ère de la production qui a suivi l’ère su savoir »

Le premier contact d’Hélène avec un robot se fait avec un robot femme, après que Domin, directeur des entreprises R.U.R a expliqué combien les robots étaient en réalité seulement des outils… Lorsqu’elle refusera de croire à la qualité robotique de la servante qui lui est présentée, ce n’est pas le rire qui sera le déterminant de l’humanité ou de la non-humanité, mais la peur de la mort. Vient ensuite le moment de parler de leur fabrication, alors que la discussion sur l’achat a précédé (« Hélène: J’ai vu les premiers robots chez nous. L’administration de la ville les a achetés… Enfin, je veux dire engagés. / Domin: Achetés, mademoiselle. Les robots s’achètent. »).

C’est donc en quelque sorte sur un parallélisme de forme qu’on présente robots et femmes. Leur humanité se fait sur les usages que la société a de l’un et de l’autre. D’ailleurs, ces usages correspondent à l’habitude: des robots femmes n’ont aucune autre distinction que physique, la demande de tels modèles correspondant à l’habitude de voir des femmes dans certains rôles.

On aurait pu ici mobiliser les théories du cyber-féminisme, mais justement le dispositif les rejette intégralement. Il nie la distinction homme femme en l’invisibilisant, la rendant seulement objet de préférences esthétiques dans un même mouvement qui donne au lecteur contemporain les clefs de cette distinction.

Cette dialectique robot-femme passe en second plan d’une autre dialectique mettant en scène travail robotique – travail humain, qui semble être l’enjeux du texte dans une période industrielle dont on sait que ses prérequis mèneront à des logiques déshumanisées au plus haut degré. Et là encore un point de vue genré se fait jour. Hélène représente la league de l’humanité, fondée sur le sentiment et le respect de la vie et des valeurs humanistes face à la logique froide des directeurs de R.U.R. Il y a une lutte entre tenants d’une éthique maximaliste et minimaliste, une approche par le care d’une côté, systèmique de l’autre.

« Dr Gall: […] Ce que je fais maintenant, ce sont des expériences sur le système nerveux qui devraient les rendre sensibles à la douleur. / […] Hélène : Mais pourquoi ? Pourquoi la douleur si vous ne leur donnez pas d’âme ? / Dr Gall: Pour des raisons industrielles mademoiselle. Les robots se blessent parfois parce qu’ils ne ressentent pas la douleur […] Hélène: Seront-ils plus heureux ? »

Cette logique systèmique comprend la guerre, remettant encore en jeu les tenants du progrès d’un côté, partisans d’un nouveau système économique où l’homme est oisif (« Les ouvriers n’auront plus de travail mais le travail n’existera plus » p.61), se consacrant exclusivement à ce qui le rend meilleur.

On repère bien là encore un désir productiviste dans la doctrine systèmique, même lorsqu’elle veut se ranger du côté de l’humanité. Quant à la guerre inévitable entre machines et humains, elle est vue comme un passage quasiment négligeable; la marche du progrès ne peut être entravée. Au même titre que la volonté des hommes présents sur l’île de faire d’ Hélène leur femme.

Le prologue est long, le premier acte prépare le drame que voit se produire le deuxième acte. Le troisième acte est une justification de l’inéluctable. La société n’est rien face à l’amour, qui est la force universelle. Le dernier humain sur terre retrouve la foi en dieu grâce aux deux premiers robots (homme/femme… Pourtant, quelle distinction?) qui se protègent, éprouvent la peur et la compassion l’un pour l’autre. Ce dernier humain, le seul à travailler de ses mains comme passe-temps qui lui valu d’être reconnu comme un robot plutôt qu’un humain, est ensuite considéré comme un dieu, seul capable de retrouver les secrets de fabrication perdus des robots (brûlés par Hélène par égoïsme compassionnel).

Comme dans le prologue, c’est l’acte de dissection qui va être l’enjeu de la découverte de l’humanité. Cette fois-ci les robots ont peur de la mort – de la mort de l’autre. Ce n’est pas le secret de la vie retrouvé qui va clore le récit, mais le rire cette fois. Au-delà de la peur de la mort, c’est le rire qui est le marqueur définitif d’une humanité robotique et charnelle, sexuée mais infertile, dans laquelle on retrouve en germe la société conflictuelle des humains.